Kunturillo L’union des citoyens pour défendre la rivière Rocha

Propos recueillis par Cristina Canedo Bass Werner

En Bolivie, comme dans d’autres pays, les gens prennent de plus en plus conscience de la pollution croissante de leurs affluents et de leurs écosystèmes. À Cochabamba, les organisations civiles et les institutions impliquées dans cette sensibilisation ont décidé d’unir leurs efforts en 2018 pour générer un dialogue entre l’art, l’éducation et une culture saine de relation à l’eau et à l’environnement.

Tout au long de l’histoire de l’humanité, l’eau a été l’élément primordial pour la création d’établissements humains. Les rivières, les lacs et les lagunes ont été et seront toujours le moteur du développement des civilisations. C’est le cas du bassin de la rivière Rocha (à l’origine la rivière Kunturillo), un cours d’eau qui, au fil du temps, a nourri et servi le développement agricole, urbain et culturel de la vallée de Cochabamba en Bolivie, et qui, au fil des années, a été l’élément naturel qui a le plus soutenu la transformation de la ville et sa croissance, passant d’être un élément important de la vie quotidienne; fournissant des avantages agricoles et des loisirs, à une triste représentation du malaise social et de la pollution urbaine.

Actuellement, le bassin de la rivière Rocha est contaminé par différentes municipalités du département de Cochabamba. Elles y déversent leurs eaux usées, de manière clandestine et en dehors de toute réglementation, des résidus solides, ainsi que les déchets des industries qui ne les traitent pas ou mal, tout cela du fait d’une croissance démographique accélérée sans planification. De là naît alors une volonté citoyenne de s’unir pour créer une plateforme environnementale qui permette de rappeler l’importance de récupérer le bassin.

Eliana Lizárraga Heredia est membre et représentante de la plateforme d’action citoyenne Kunturillo et ex-membre du musée d’Histoire Naturelle Alcide d’Orbigny.

🟡 D’où vient le terme Kunturillo et que signifie-t-il ?

Lors de recherches archéologiques dans la vallée de Cochabamba, on a trouvé un «keru», récipient créé par les habitants de la vallée de Cochabamba pour la consommation de la “chicha” , breuvage sacré utilisé dans divers rituels magiques. Sur ce «keru» était imprimée une curieuse iconographie représentant une tête de félin avec un corps de serpent de deux couleurs représentant la terre et l’eau; le personnage volait avec une aile de condor et foulait la terre avec un pied humain. L’iconographie présente sur ce vase symbolise le bassin de la rivière de Cochabamba : l’argile dont il est fait synthétise la terre et le liquide contenant l’eau, représentant ainsi la vie.

Suite à cette découverte et à son interprétation, on se demande alors comment s’appelait à l’origine la grande rivière de Cochabamba. Selon les archives coloniales, le fleuve de Cochabamba portait le nom de Cunturillo (Kunturillo). On sait que le capitaine Martin de la Rocha, en 1565, a détourné la rivière Kunturillo pour irriguer les terres de sa propriété et c’est à partir de ce moment-là qu’elle a été mal nommée «la rivière Rocha».

Le nom de la plateforme provient donc de la toponymie et de l’iconographie de la rivière.

🟡 Comment s’est formée la plateforme Kunturillo et pourquoi ?

Plusieurs organisations et institutions étaient déjà impliquées dans les questions environnementales, mais en 2018, sur invitation de la préfecture et plus particulièrement de son programme pour l’eau[1] avec le soutien de la coopération suisse en Bolivie, elles se sont réunies pour élaborer des propositions d’initiatives visant à sensibiliser la population de notre région pour défendre la rivière Rocha ; et à partir de là, relever de nouveaux défis dans la perspective d’une nouvelle culture de l’eau.

C’est ainsi qu’est née la plateforme d’action citoyenne Kunturillo, qui a adopté l’iconographie précolombienne du serpent comme élément intégrateur de l’ensemble des 14 initiatives citoyennes qui ont été mises en œuvre en 2018.

“Nous ne sommes pas seuls, nous suivons le chemin de l’eau” Eliana Lizárraga Heredia

🟡 Quels domaines d’action couvre la Plateforme Kunturillo ?

Grâce aux compétences diversifiées de ses membres, la plateforme se mobilise dans les domaines scientifique et technique, socioproductif, éducatif, artistique et culturel. On compte parmi eux le Musée d’Histoire Naturelle Alcide d’Orbigny, la fondation Gaia Pacha, Senda, l’Alliance française de Cochabamba, l’université catholique, des établissements scolaires, etc. Ensemble, ils assurent leur mission de travailler avec des publics de tous les âges pour les sensibiliser non seulement à la situation dans laquelle se trouve la rivière Rocha, mais aussi à une culture de relation à l’eau qui donne la vie et est notre bien commun à tous.

🟡 Quels ont été les résultats des initiatives lancées par la Plateforme depuis ses débuts jusqu’à ce jour ?

On peut mentionner quelques expériences en lien avec le secteur artistico-culturel : la rédaction de contes sur la rivière Rocha, un concours de photographies, la création de pièces de théâtre, la réalisation de fresques, des ateliers de jardins urbains et de présentation du cycle de l’eau, des publications sur la faune et la flore, la récupération de savoirs ancestraux, des projets d’agriculture urbaine, l’élaboration de vidéos éducatives sur l’environnement, des formations sur le prélèvement d’échantillons d’eau de la rivière et leur analyse, des travaux réalisés auprès de différentes communautés du bassin de la rivière, etc.

Dès le début de la mise en place de l’organisation, ses membres ont participé à divers événements en lien avec la rivière et l’eau, en présence d’invités internationaux venant du Mexique et du Pérou qui ont été impressionnés par la portée des travaux de la Plateforme en si peu de temps, et les projets éducatifs de sensibilisation à la contamination de la rivière se poursuivent.

🟡 Quel est l’avantage de réunir des institutions, collectifs et individus si différents pour une plateforme environnementale ?

Kunturillo est la divinité qui unit la fertilité de la terre à l’eau. Elle est associée aux animaux qui représentent les cours d’eau: le serpent, le puma, le condor et l’être humain. A l’image de ce syncrétisme  de flore, de faune et d’humanité, la plateforme se veut diverse et intégrale dans sa philosophie, son champ d’action et la gestion du changement qui en découle.

Ce type d’alliance garantit non seulement la continuité dans la recherche et l’élargissement des connaissances, mais il génère une amélioration des actions engagées par les citoyens afin de les rendre plus efficaces. Il permet surtout de réaliser des travaux interdisciplinaires et interinstitutionnels qui facilitent des actions effectives de protection, éducation et divulgation de l’information à différents niveaux et domaines sociaux créant un dialogue entre la science, l’art, la culture et l’écologie.

🟡 Pourquoi était-ce important de compter sur la participation d’institutions proposant des initiatives artistiques, culturelles et pédagogiques au sein de la Plateforme ?

Quand on parle de problèmes environnementaux, on connaît l’importance de trois aspects à la fois indépendants et inter-connectés: l’aspect technique/scientifique, l’aspect politique/institutionnel et l’aspect social. Ce dernier est décisif au moment de présenter et développer des solutions à court, moyen ou long terme.

Dans ce contexte, l’art, le développement de la culture, au travers des manifestations artistiques aident à sensibiliser et exposer les problématiques au grand public en faisant appel à leurs sens et leur ressenti. Cela facilite la compréhension de ce qui se passe (l’identification du problème), en quoi cela nous affecte (les causes et conséquences), ce qui nous permet d’envisager des scénarios futurs (les solutions) et y prendre part afin de nous améliorer.

🟡 Comment voyez-vous l’avenir de la Plateforme ? Quels sont vos priorités du moment ?

En tant que Plateforme, nous avons identifié cinq lignes d’action dans lesquels nous souhaiterions développer différents projets:

  1. La promotion d’une culture harmonieuse du vivre ensemble avec l’eau: Promouvoir des actions citoyennes de préservation et de revalorisation du bassin de la rivière Rocha.
  2. La gestion de la connaissance et des savoirs: mettre à disposition de la société les connaissances et savoirs relatifs au bassin de la rivière Rocha. C’est là que les interventions artistiques et éducatives ont tout leur sens et un réel impact.
  3. Le développement des compétences: Fortifier la Plateforme et partager les compétences
  4. Recherche de synergies: identifier et impulser les possibles collaborations pour développer les projets et les initiatives.
  5. Renforcement institutionnel en lien avec la levée de fonds.

Après deux ans de pandémie durant lesquelles les membres n’ont pas pu entretenir cette dynamique de Plateforme, nous avons le projet de tous participer à l’organisation de la Fête de la musique emmenée par l’Alliance Française de Cochabamba qui propose cette année d’associer la célébration de la musique à une foire intersectorielle, une campagne de nettoyage de la rivière et des activités artistiques.

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