De la récupération à l’art

Propos recueillis par Destin Jean-Baptiste

L’artisanat populaire haïtien s’est toujours nourri de la récupération. Ainsi pourrait-on dire qu’une certaine vision écologique de l’art est de par la tradition ancrée dans l’expression artistique du pays. Aujourd’hui, alors que nous sommes submergés de déchets de toutes sortes,  le secteur artistique aurait beaucoup à apporter en termes de sensibilisation pour conduire des changements de comportements protecteurs de l’environnement. Or, il ne peut agir seul. L’appui en étroite collaboration avec le secteur public et des ministères de tutelle demeure essentiel.

Ronald Mevs a grandi dans une famille d’artistes. Son grand-père était artisan/tanneur et musicien, sa mère, modiste et son père, artisan du meuble et peintre sur tissu. Ronald Mevs installe à douze ans son premier atelier de fabrication d’aiguilles à partir de métal récupéré. A seize ans, il part pour les États-Unis où il entreprend des études en arts graphiques et dessin publicitaire. De retour en Haïti, il devient peintre, sculpteur et créateur de mobilier contemporain. Sa curiosité artistique se nourrit aux sources de l’artisanat populaire : travail du métal, du bois, du papier et de la toile récupérée ainsi que de la pierre.

🟡 En tant qu’artiste qu’est-ce-que vous entendez par “écologie ?

L’écologie pour moi c’est une science qui étudie les interactions entre moi-même en tant qu’être vivant et mon milieu de vie, autrement dit l’environnement. J’imagine que pour tout le monde, l’écologie veut dire certainement à peu près la même chose. Maintenant, regardons ce que l’humanité a fait de cet environnement, elle a puisé toutes les richesses qui se trouvent sous la croûte terrestre. J’aime comparer la fragilité de la Terre à celle d’une coquille d’œuf. Si vous retirez tout le jaune, ou tout l’intérieur de l’œuf, la coquille résistera-t-elle encore ? Nous le voyons, la Terre réagit aujourd’hui à toutes ces agressions ; la multiplication des désastres naturels en témoigne.  Nous sommes encombrés d’objets.

🟡 Quelles sont les interactions qui se développent entre vous et votre milieu de vie ?

J’ai eu la chance de pouvoir développer une relation directe avec le milieu où je vis. Mon environnement est un espace où je plante des arbres fruitiers : manguiers, citronniers, caféiers, cacaoyers, avocatiers, amandiers, différentes fleurs, ainsi que d’autres végétaux que je peux consommer. Je me nourris littéralement de mon environnement. Cependant, mon regret est que malgré toutes ces plantations, je ne sois pas auto-suffisant. Mais je prends plaisir à être entouré par toute cette verdure.

🟡 Pourquoi vous engagez-vous dans une démarche éco-responsable ?

Je ne m’engage pas dans une activité éco-responsable, je pense que c’est une façon normale de vivre que de prendre soin de son environnement. Nous ne devons pas détruire la relation qui nous relie à l’environnement en le polluant. Autrefois, il n’y avait pas tous ces déchets non biodégradables. Aujourd’hui ils pullulent parce que nous achetons de l’eau en sachets plastiques, nous ne savons que faire des bouteilles en plastique, des sachets en plastique… Je ne parle pas des déchets organiques mais des déchets durs et non biodégradables, surtout des plastiques qui sont devenus notre plus gros problème.

🟡 Que représente le secteur culturel et artistique selon vous ? La lutte pour l’environnement ? Le développement social ?

Le secteur culturel et artistique représente l’âme d’un pays. La production artistique est une écriture de l’histoire. L’artiste est un gardien de la mémoire car ce ne sont pas seulement les livres d’histoire qui retracent l’histoire d’un pays.

🟡 Quels sont d’après vous les plus grands défis environnementaux que la jeune génération et celles à venir doivent affronter ?  Cela vous inquiète-t-il ?

Oui, cela m’inquiète beaucoup pour mon environnement immédiat, pour mon pays et pour le reste du monde parce que toutes les générations sont confondues. Aujourd’hui, ce qui menace la jeune génération menace aussi les anciens. La jeune génération n’a pas eu la chance d’obtenir un enseignement autour de l’écologie. Ils ne savent rien à propos de la gestion des déchets et même l’utilisation d’une poubelle.

🟡 Quels sont les impacts du changement climatique sur les arts et la culture ?

Ils sont variés selon les différentes zones géographiques. En Haïti, la sécheresse est un des défis majeurs pour la population en général, et aussi pour les artisans.

Dans mon quartier, j’ai un atelier artistique où je fabrique différents tambours issus de la culture haïtienne. Si je voulais aujourd’hui fabriquer un tambour qu’on appelle l’ASSÒTÒ,  vu le niveau de déforestation que connaît Haïti, j’aurais du mal à trouver un arbre de la taille nécessaire pour sa fabrication parce que l’ASSÒTÒ, qui est le plus grand des tambours haïtiens, à la même hauteur qu’un homme qui mesurait 1,80 mètres. Or, nos grands arbres ont disparu.

Cela affecte aussi la production agricole, notamment la culture du manioc qui joue un rôle très important dans la fabrication du papier mâché car l’amidon que nous utilisons est extrait de manioc. Or, les plantations de manioc souffrent de sécheresse et les rendements sont en constante baisse. Par conséquent, le prix de l’amidon augmente et cela affecte directement le travail de tous les artisans de Jacmel.  Nous savons tous que les masques en papier mâché sont essentiels dans le carnaval de Jacmel, le carnaval le plus connu du pays.

🟡 Le secteur culturel et artistique doit-il contribuer à la protection de l’environnement et comment pourrait-il le faire ?

Oui ! Je pense particulièrement à un groupe d’artistes qui se réunit à l’Avenue Barranquilla qui s’est spécialisé dans la transformation des objets de récupération en œuvres d’art. En Haïti, les matières premières artistiques sont vraiment rares et chères. La transformation de l’existant devient donc une nécessité. De plus, les artistes peuvent contribuer ainsi à la sensibilisation de la population pour la protection de l’environnement, à faire passer des messages à travers leurs œuvres. Par exemple, quand un artiste haïtien peint une jungle on perçoit tout de suite la mise en valeur d’un espace vert, mais c’est aussi une occasion pour que s’exprime la sensibilité environnementale de l’artiste dans un pays comme le nôtre car nous vivons aujourd’hui dans un pays quasi totalement déboisé.

J’ai toujours utilisé des matériaux de récupération:  c’est-à-dire que je donne une nouvelle vie, une nouvelle orientation à ces objets que j’appelle des  “objets détournés”. Certains pourraient parler des objets réinventés.

🟡 Quel message pourriez-vous envoyer aux autres artistes et aux entités responsables comme le Ministère de la Culture et le Ministère de l’Environnement ?

J’aimerais envoyer un message direct à tous les responsables pour qu’ils prennent en charge la question de la gestion des déchets qui asphyxient le pays.  On  sait bien que dans tous les cas on a comme devoir de respecter l’environnement.

Je pourrais aussi dire aux gens de planter des arbres et de stopper leur abattage pour cause de fabrication du charbon. Je pourrais. Mais en fait, ma principale préoccupation est de savoir si je suis là juste pour dire NON ? Qui va remplacer, et comment, l’argent que le paysan aurait gagné de la fabrication du charbon pour nourrir sa famille? Alors oui, je fais appel aux Ministres de l’Environnement et de la Culture pour qu’ils prennent à bras le corps la question environnementale avec le secteur artistique et culturel en leur mettant des ressources à disposition afin de sensibiliser et d’éduquer la population à l’éco-citoyenneté par le moyen de l’art, afin de réfléchir ensemble sur des comportements et pratiques culturels alternatifs et durables.

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