LA PHILOSOPHIE UBUNTU AU SERVICE DE LA VALORISATION DES CULTURES AFRO-BOLIVIENNES

Propos recueillis par Andrea Ludueña

« JE suis parce que NOUS sommes »


L’Académie de théâtre Ubuntu est un collectif de formation en arts de la scène. Implantée dans la ville de Santa Cruz de la Sierra, elle œuvre depuis plusieurs années pour valoriser les cultures afro-boliviennes. Andres Medina, acteur, metteur en scène et formateur, en est le représentant.

🟡 Pourrais-tu nous expliquer ce qu’est l’Académie de Théâtre Ubuntu ?

L’Académie de Théâtre Ubuntu est un collectif de formation en arts de la scène, innovateur et créatif, dans la ville de Santa Cruz de la Sierra en Bolivie. Il est le résultat d’un travail mené, depuis 17 ans, dans différents endroits de Bolivie, dans la formation de jeunes (de 14 à 18 ans), d’enfants (à partir de 6 ans) et de leaders des communautés afro-boliviennes. Nos formations sont gratuites et durent 3 ans. Actuellement, nous sommes en train de voir comment attribuer des bourses aux participants lorsqu’ils mettent en œuvre dans leur communauté ce qu’ils ont appris. Ubuntu participe également à la promotion des peuples afro-boliviens et de leurs cultures. Le recensement de 2012 estime à 33 000 personnes la communauté afro de Bolivie, qui est répartie principalement entre les villes de Santa Cruz et de La Paz (région des Yungas). La majorité de ces communautés se trouve en zone rurale et vit principalement de la culture de la feuille de coca, du café et du maraîchage.


Notre action se fonde sur la philosophie africaine Ubuntu qui se résumerait par la phrase « JE suis parce que NOUS sommes » et que j’ai découverte il y a longtemps en participant à un atelier de médiation culturelle pour les leaders communautaires. Cet adage humaniste et fraternel, empreint de bienveillance et de générosité a été repris par de grandes figures telles celle de Nelson Mandela. Il souligne la nécessité de parvenir à vivre ensemble sur la base des valeurs et principes partagés par l’ensemble des membres de la communauté. Cette formation nous avait notamment fait connaître certaines pratiques africaines de résolution des conflits. Par exemple, lorsqu’une personne du groupe emprunte un mauvais chemin, ses compagnons forment un cercle autour de lui et lui disent des choses positives pour qu’il puisse «renaitre».

🟡 est la mission et quelles sont les actions concrètes menées par l’Académie de Théâtre Ubuntu ? Peux-tu les illustrer par quelques exemples ?

Le collectif a comme mission première de proposer et de promouvoir la formation artistique. Nous cherchons aussi à favoriser le développement des compétences oratoires, du leadership et de la gestion culturelle. C’est ce que nous avons fait par exemple avec « Le Groupe de Théâtre des Rêveurs » dans le village de El Torno. En amont, nous avions organisé un festival de théâtre inter-collégial et Ubuntu se chargeait de former les professeurs des établissements scolaires à la mise en scène théâtrale. Lors de ces ateliers, un des élèves m’a montré un conte qu’il avait écrit « Quelle a été mon erreur ? ». L’histoire était celle des familles qui partent à l’étranger pour trouver du travail. Elle reflétait ce qui se passait dans les communautés afro. De là a donc surgi l’idée de faire l’adaptation théâtrale de cet écrit, en organisant des ateliers, qui furent dictés en soirée par 3 personnes pendant 3 mois, 2 fois par semaine. Cette formation a donné naissance au « Groupe de Théâtre des Rêveurs ». Aujourd’hui, ces membres sont maîtres d’école et enseignent à leurs élèves ce qu’ils ont appris. L’œuvre « Quelle a été mon erreur » a été présentée au Pérou où nous avons pu nous rendre en récoltant des fonds. Aujourd’hui, un des membres de ce groupe est directeur de théâtre dans une université de Santa Cruz. Il fait partie, comme d’autres membres de ce Groupe, de l’équipe du collectif Ubuntu. Suite à cela, notre collectif, allié à d’autres acteurs du secteur artistique, a cherché à favoriser auprès de la municipalité de El Torno la création d’une maison de la Culture mais nous n’y sommes pas parvenus.


Une autre de nos actions est, par exemple, ce que nous avons mis en œuvre dans le village de Montero et qui a une maison de la culture. Ce village a invité l’Académie Ubuntu pour réactiver le théâtre. Nous avons alors proposé tout un programme qui a réuni une centaine de participants. Nous comptons également avec l’organisation du Festival Afrofest dont la première édition, financée pratiquement sur fonds propres, a eu lieu en 2010 et à l’occasion de laquelle on devait me nommer chargé de la culture du peuple afro-bolivien à Santa Cruz. Qu’était-il possible de faire pour donner de la visibilité au peuple afro de Santa Cruz ? La question était nouvelle dans cette ville. Dès lors, l’objectif du festival Afrofest était de réunir un maximum de public et d’avoir une bonne couverture médiatique. Le festival a eu lieu pour la deuxième fois en 2013 et se réalise depuis chaque année. Petit à petit, nous avons réussi à nous faire connaître et à avoir le soutien des institutions culturelles de la ville (Mairie, région, Alliance Française).

🟡 Pourquoi est-il important de valoriser la culture afro-bolivienne ?

En tant qu’afro-bolivien, il y a selon moi le besoin de rendre visible cette communauté en raison de son apport historique à la création de l’identité culturelle bolivienne ; et parce que cette communauté est une minorité, il est important de la rendre visible et de promouvoir ses expressions culturelles et ses contributions. En Bolivie, le peuple afro a été soumis à des conditions de travail qui relevaient de l’esclavage (pas de salaire ni d’accès à la terre). La culture afro-bolivienne c’est l’histoire d’un peuple qui s’est reconstruit de manière pacifique et à partir de la reconnaissance de l’histoire de ses ancêtres. C’est un peuple qui a su réinventer ses valeurs et ses principes.


Par ailleurs, cette valorisation est importante car cette communauté a été reconnue dans la constitution de l’Etat Plurinational de Bolivie (février 2009) sans avoir recours à la violence. Ainsi, le 23 septembre (en hommage à l’abolition de l’esclavage déclarée en 1851 en Bolivie) a été déclaré « jour de la culture et du peuple afro bolivien » et la « saya », danse afro-bolivienne, a été consacrée comme élément constitutif du patrimoine culturel bolivien.

🟡 sont les projets et/ou perspectives de l’Académie Ubuntu ?

Nous sommes actuellement en train de réaliser un film qui retrace les avancées pour le peuple afro-bolivien qui sont nées de cette reconnaissance constitutionnelle et où nous cherchons à montrer différents éléments de sa culture (la « saya », la « cemba » – la danse de la terre ou de la fertilité, ou encore le « huayño negro », la « cueca negra » qui est la danse des mariages, le « mauchi », qui est un chant funèbre). Le « huayño negro » et la « cemba » sont des expressions culturelles qui sont en train de se perdre et qu’il est important de sauver.


Au niveau international, nous participons actuellement à la constitution d’un réseau de formation des leaders des communautés afro-descendantes d’Amérique Latine. Par ailleurs, nous faisons partie du projet « Parcourons le monde pour la paix ». C’est une marche qui se propose de réunir des artistes et acteurs culturels du sous-continent, qui traverserait la Colombie, le Brésil, l’Equateur, le Mexique, et le Venezuela, en transmettant un message de paix grâce aux manifestations artistiques qu’elle organiserait tout au long du chemin.

🟡 peut-on valoriser les cultures afro-boliviennes en poursuivant une dynamique d’intégration, de non-exclusion ?

Aujourd’hui, on cherche à valoriser ces communautés du point de vue culturel et sociétal. Des droits sont reconnus dans la constitution mais malgré cela, il reste encore beaucoup de travail à accomplir.

Valoriser les cultures afro-boliviennes permet que son peuple contribue à un mouvement recherchant le développement de sa culture et de son identité.

🟡 sont les principales difficultés que l’Académie de Théâtre Ubuntu rencontre dans la réalisation de ses projets ?

Comme beaucoup, une des difficultés est de parvenir à mobiliser des financements extérieurs grâce à l’appui de partenaires extérieurs. Avec la crise sanitaire mondiale, cette difficulté est devenue encore plus
forte. Elle est un enjeu pour pouvoir continuer de poursuivre l’action que nous menons.

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