Se soigner pour soigner le monde – Milena Volonteri, artiste textile.

Propos recueillis par Ewen Roudaut


Milena Volonteri est une artiste textile. C’est-à-dire qu’elle tisse, tricote, assemble et entrelace toutes sortes de fils pour créer des œuvres aussi diverses que fascinantes. Une partie importante de son art consiste à enseigner aux publics les techniques artistiques qui l’ont sauvé plusieurs fois. Elle place son action artistique dans la continuité de l’écoféminisme intersectionnel, en tentant de répondre aux vicissitudes du monde par l’art et la pédagogie, tout en réalisant d’importants efforts dans la sélection de ses matériaux artistiques.

🟡 Pouvez-vous vous présenter, et dire qui vous êtes, ce que vous faites dans l’art, comment et pourquoi ?

Je suis Milena Volonteri, artiste textile. A vrai dire, les textiles sont entrés dans ma vie très tôt, dès ma prime jeunesse. J’étais très jeune quand j’ai commencé à tisser, j’avais 8 ans, mais cela a toujours été comme un exutoire thérapeutique pour moi. Je n’ai jamais vu cette activité comme une carrière, comme quelque chose de professionnel. Tisser m’a apporté beaucoup de paix durant plusieurs périodes de crise intense, en me permettant de méditer, de m’extraire du monde. Cela m’a beaucoup éclairci l’esprit, et petit à petit j’ai continué. Jusqu’au jour où je me suis dit : «Et si je devenais artiste textile, et que je faisais de ce qui me donne du bonheur et de la paix mon travail quotidien ? Et me voilà.

🟡 Quelles sont les inspirations pour ce que vous produisez ? Quel est le processus de création de ces textiles ?

Je suis surtout inspirée par les couleurs et les textures, ce que je peux réaliser avec les motifs des textiles. J’adore la manière dont, lorsque vous avez un seul fil, indépendant, seul, et que vous commencez à l’entrelacer avec d’autres couleurs et d’autres fils d’autres matériaux et d’autres épaisseurs, vous commencez à trouver une harmonie entre des éléments, qui isolés n’auraient pas d’intérêt. Je pense que cela peut également se refléter dans une société, chez les gens, ou en soi, comme chez moi, ou chez les gens individuellement, comme lorsque le potentiel de quelqu’un est nourri par la présence d’une autre personne complémentaire.

🟡 Il y a donc une part d’intuition dans votre processus créatif ?

Oui, pour moi, le processus est souvent basé sur le principe de «faire avec ce qui vient». Je ne fais pas beaucoup d’esquisses et planifie peu les choses, mais j’aime vraiment la façon dont la pièce finale s’assemble au fur et à mesure. Pour moi, l’art est quelque chose que l’on a en soi et que l’on doit exprimer d’une manière ou d’une autre. Or ce que l’on a en soi change, ainsi que notre environnement. Le produit final du processus créatif est de même affecté par la manière dont l’environnement change, et on ne peut pas le contrôler. J’aime la façon dont le tissage permet de saisir la contingence des choses.

🟡 J’ai cru comprendre que vous utilisiez des matériaux recyclables ?

Oui, j’essaie toujours de m’assurer que mon art a la plus petite empreinte carbone possible, quand je produis quelque chose, que ce soient les matériaux que j’achète, comme du ruban adhésif ou une barre de maintien, il ne faut pas de plastique, mais plutôt du bambou. Si c’est du bois, il ne faut pas qu’il ne provienne pas d’un arbre en voie de disparition : le diable se cache dans les détails. J’essaie d’utiliser du carton recyclé, j’essaie de toujours réutiliser, d’utiliser des journaux au lieu du papier, j’essaie toujours d’être très consciente dans ce sens, de réutiliser tous les résidus que mon tissage laisse, une fois une pièce terminée. 

🟡 Il y a un effort dans votre travail pour avoir le moins d’impact possible sur le climat, et c’est aussi quelque chose de thérapeutique pour vous. Mais à votre avis, qu’est-ce que votre art peut offrir aux personnes qui le regardent, ou l’affichent chez eux ?

Oui, je veux m’assurer que je peux transmettre cette idée, qui peut sembler cliché, que l’union fait la force. J’aime laisser le dispositif du tissage à nu, pour que les gens puissent comprendre comment cette pièce a été faite. Pour qu’ils puissent comprendre l’effort nécessaire à la réalisation de cette pièce. Et pas seulement dans un souci monétaire, pour payer le travail à sa juste valeur, mais aussi pour comprendre comment c’est fait. Quand vous allez dans un musée, vous voyez de belles choses. C’est important de réussir à sentir tout ce travail de l’artiste pour créer de la beauté, que l’artiste vous transmette la paix, ou quoi que ce soit d’autre qu’il vous transmette. La vie, c’est ça, c’est beaucoup d’efforts à fournir, et de connexions à établir, pour arriver à quelque chose.

🟡 J’aime bien l’idée de ‘l’union fait la force’ parce qu’on peut comprendre l’art textile comme cette idée d’avoir des fils qui se connectent pour réaliser une œuvre plus grande. J’ai vu sur ton Instagram que tu luttais pour un monde plus inclusif, c’est une chose qu’on peut retrouver dans ce que tu fais ?

Oui. Je veux dire, je suis moi, et je ne peux pas arrêter d’être moi. Je suis ce que je produis. Donc pour moi le monde devrait changer beaucoup de choses, et parmi elles, la façon dont nous nous occupons de la planète, et la façon dont nous nous occupons des gens. Au-delà des femmes, au-delà des gens en général. J’ai le sentiment qu’en faisant attention, nous pourrions avoir un monde meilleur, et c’est ce que j’essaie également de faire, avec le tissage qui est très thérapeutique pour moi. J’aime apprendre aux gens à tricoter, parce qu’il y a quelque chose de tellement méditatif dans cette activité, je pense qu’on peut guérir tellement de choses. Pour moi, c’est une façon de laisser quelque chose de meilleur au monde : au moins une personne, deux personnes, trois personnes, qui se mettent à tricoter, font une pause avec leur quotidien, et méditent sur leur vie. J’aime donner aux gens des instructions lorsqu’ils tissent, faire une pause dans ce monde si fou et surchargé de tant de stimuli pour voir ce que nous pouvons faire, en tant qu’individus, ce que nous devons guérir, individuellement, afin d’être de meilleures personnes. Et je ne sais pas, essayer de ne pas traiter les autres comme des détritus. Voilà ce qui importe. Que pouvons-nous faire pour respecter tout le monde et arrêter de nous traumatiser les uns les autres constamment, ce qui ne fait que produire une spirale sans fin de la souffrance et de la destruction. Et encore plus de destructions de la planète, de manière interminable.

🟡 Diriez-vous qu’une partie importante de l’art consiste en l’acte de transmission ?

Oui. Je pense que nous transmettons toujours quelque chose, nous communiquons toujours quelque chose, en tant qu’artistes. Quel que soit l’art, si vous faites une robe, si vous faites un film, si vous faites un poème, vous transmettez toujours quelque chose. Louis Vuitton, par exemple, ce qu’il transmet, c’est le goût, le luxe, l’argent, mais il transmet quelque chose quand même. Nous essayons toujours de dire quelque chose via ce que nous produisons. Et c’est ce qui rend l’être humain, humain. Sa capacité à communiquer

🟡 Dernière question : avez-vous une anecdote à raconter ? sur votre art, votre travail : quelque chose de drôle ou d’étonnant ?

Quelque chose d’étonnant ? Je ne sais pas. Chaque jour est étonnant, je présume. Chaque fois que je termine quelque chose, j’éprouve beaucoup de plaisir à me dire » j’ai créé ça, je l’ai fait de mes mains», et quand je fais des ateliers, c’est encore plus intense. Parce que je me dis «j’ai fait faire à ces gens cette œuvre». Je suis saisie et je me répète que la capacité humaine à créer des choses est incroyable. Matérialiser une œuvre ainsi, c’est comme de la magie, comme de la chimie. C’est le plus étonnant de mon point de vue.

🟡 Merci beaucoup. Quelque chose à ajouter ?

Je pense qu’il y a différentes façons de faire de l’art. Il y a des gens qui font de l’art avec un message complètement différent du mien, et ils font quand même de l’art. Mais je ne sais pas, je pense que l’important est d’être fidèle à soi-même, à qui on est.

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