Tout est art

Propos recueillis par Marianne Pesnot-Lerousseau

«Si je meurs un jour, il faudra écrire «Boris Salinas Ortega, artiviste», rien de plus. Parce que nous donnons tout notre temps dans ces luttes de manière désintéressée

Boris Salinas Ochoa est un artiste plasticien. Il est militant sur diverses questions, comme l’eau, les rivières, la politique. Il vit dans un espace appelé «ñaño casa museo» qui a été créé avec un “amour infini”, où l’art s’intègre avec la nature, l’être humain et l’histoire, avec les cicatrices. 

🟡 Peux-tu nous présenter ce qu’est ñaño casa museo ?

Dans cette petite maison-musée, on trouve une collection de choses abandonnées. Nous leur donnons de l’importance, de la prépondérance, nous les accueillons, leur donnons de la chaleur, pour qu’elles puissent grandir. Toutes les plantes qui sont ici sont des plantes abandonnées. Comme les animaux, sauvés de la rue, ou les objets qu’on a ramassés. 

Ici se combine design, art, nature et anarchie. L’anarchie d’être nous. Nous sommes les héros de notre propre histoire. Protagonistes, dans la manière positive et volontaire de faire, de laisser une petite trace. Non seulement de dire, mais aussi d’agir. Nous sommes à Loja, nous faisons partie intégrante du monde, et nous vivons dans un monde globalisé donc nous ne pouvons rester en dehors de celui-ci. 

Nous nous considérons comme des «artivistes». Parce que nous donnons tout notre temps dans ces luttes, de manière désintéressée. Pas pour l’argent, pas pour une fonction publique. D’ailleurs, nous nous éloignons petit à petit de tout ce qui concerne les institutions.

Les oiseaux, les promenades, les montagnes, les chutes d’eau, … sont autant de moyens de nous nourrir, de nous donner de l’énergie pour la création. Nous sommes des humains remplis d’erreurs et de torts. Nous sommes identiques, toi, un paysan, un bureaucrate, nous sommes tous les mêmes. Seulement l’énergie est un peu différente quand on se sent attaché aux plantes, aux pierres, aux personnes aussi, quand la même énergie vibre. C’est un mystère, de ressentir de l’attachement.

🟡 Cette énergie qui émane des objets que tu ramasses, c’est un élément important dans ton processus artistique ? 

Oui, j’ai une attirance pour la matière, pour la texture, la cicatrice, l’histoire, le feu… parce que j’ai vécu dans la rue. C’est de là que vient, je pense, cette énergie légèrement différente. Parce que je vivais au milieu du quartier, dans les ordures et les carcasses. Quand nous étions enfants, nous lustrions des chaussures, lavions des voitures, vendions des glaces, sillonnant toute la ville, parfois pieds nus. Je pense que c’est ça qui me donne cette sensibilité par rapport à la Terre, l’injustice. 

L’art est un mystère, nous ne savons pas ce qu’est l’art. Mais le matériau a quelque chose de très fort pour moi, il a cette attraction, cette énergie, cette vie. Par exemple, il y a ici des objets faits de différents matériaux, certains travaillés par le temps, d’autres par l’homme. Je le vois comme quelque chose de très intéressant, de beau, de différent. Et je valorise tout ça. Je considère que tout est art. Je ne sais pas si c’est un problème ou une compétence !

Par exemple, derrière toi il y a un morceau de plastique brûlé. C’est un objet industriel, mais il y a eu une action humaine, il a brûlé, il est tombé dans l’herbe, et l’herbe a créé cette texture. C’est impossible d’atteindre ce résultat, même de le trouver. Mais les gens ne le voient pas. Ils le jetteraient à la poubelle. Pour moi, c’est une œuvre d’art, mais brutale ! Pour moi, c’est brutal, c’est tellement fort. Toutes les choses qui sont ici ont une charge immense, de circonstances, de nature ou d’homme, des circonstances que je peux voir et que je mets en avant.

Le matériau, pour moi, c’est aussi une bataille, une manière antisystème d’aller contre le consumérisme, qui est l’une des principales faiblesses de l’être humain. Tout se résout toujours en achetant. Ici, au contraire, tout se résout en transformant. 

🟡 Tu m’as dit que cette phrase «il ne faut pas se contenter de dire, mais il faut agir». Toi, en tant qu’artiste, comment agis-tu ? 

Principalement en créant des œuvres contestataires. Mais nous menons aussi des actions plus directes en organisant des protestations, des marches, en faisant des fresques, des affiches, des autocollants, etc. Nous parcourons villes et campagnes pour sensibiliser la population. 

Nous avons réalisé 80, 90 muraux géants pour conscientiser les gens, ici à Loja, dans la province, à Vilcabamba, Catamayo, Saraguro, dans divers endroits, mais la plupart d’entre eux ont été recouverts. Nous appelons toujours à la réflexion. Nous pouvons avancer et dénoncer grâce à l’art. Et ainsi les gens commencent à se poser des questions. 

C’est une lutte constante.

🟡 Est-ce que tu peux nous parler du collectif «Somos el río» (nous sommes la rivière) qui s’est créé à Loja?

Des amis architectes ont lancé une proposition visant à sauver la rivière, à restaurer ses berges avec davantage de plantes, et même à la nettoyer, si possible. Mais ce qui me plaît dans la proposition, c’est qu’ils ne veulent pas le faire avec la municipalité. C’est un collectif indépendant, un collectif de citoyens.

On m’a attribué la direction artistique de l’œuvre sur les berges. Comme c’est autofinancé, il n’y a pas de budget, il n’y a que des dons. Le jour où nous sommes allés faire l’intervention, nous n’avions que des tuiles. Alors tout le monde a eu un peu peur… «Que pouvons-nous faire ? On ne peut rien faire avec les tuiles, apparemment. Je leur ai dit «on peut créer un univers entier avec des tuiles… Au contraire, qu’est-ce qu’on peut ne pas faire avec des tuiles !?» ça les a encouragés. Alors on a commencé à organiser ça, à couper, à mettre de l’écorce, à mettre en forme. Il n’y avait rien de plus que des tuiles, des capsules, des petites pierres, des grosses pierres et un peu de ciment. Et ça s’est fait comme ça.  

On a réussi grâce à la solidarité. J’ai donné un peu de ma vie, mais pour faire quelque chose pour la ville. Tous les autres aussi ont donné une partie de leur vie à la ville. Je pense qu’un des principes de l’anarchie c’est justement l’entraide. Avec l’entraide, on peut accomplir beaucoup. Par exemple, ce qu’on a fait là-bas, c’est une grande chose, c’est magnifique.

Mais actuellement il y a un problème, je ne sais pas combien de temps je vais rester dans le collectif, car il y a des intérêts politiques qui arrivent. Il y a des gens qui ont des intérêts économiques, qui veulent faire des mégaprojets. Par exemple, ils veulent demander des financements à Super Maxi et Gran Aki (ndlr – Hypermarchés qui se trouvent au bord du fleuve). Je leur ai dit que si on acceptait cet argent, je me retirais du projet. C’est une question de cohérence. Nous avons tous besoin d’argent, c’est évident. Mais il y a des choses qui relèvent du militantisme. Je pense que l’activisme devrait être plus détaché.

🟡 Tu utilises aussi l’art comme un moyen de se réapproprier l’espace public. En transformant, valorisant un espace inanimé

Oui, plusieurs interventions ont eu lieu, dans différents lieux, avec un collectif. Ça s’appelait «guérir les cicatrices». Juste devant l’Alliance Française d’ailleurs il y a un mural en hauteur qui dit «fuera mineras» («éloignons nous des entreprises minières»). L’idée derrière tout cela est d’intervenir dans l’espace public, d’essayer de guérir tous ces trous, ces fissures, toutes ces choses laides dans la ville. 

Tout se passait bien mais malheureusement les intérêts dont nous parlions avant sont arrivés. La banque de Loja voulait nous financer. Ils ont commencé à proposer des idées irréalistes, gigantesques. Ça a divisé le groupe et on a arrêté. Parce que j’insiste sur la part d’anarchie. 

J’aimerais le refaire, mais avec un groupe plus restreint de personnes qui veulent vraiment s’investir. Il y a des choses de taille réduite mais très belles qui peuvent être faites en suivant 3 idées : austérité, recyclage et qualité.

🟡 L’art a cette possibilité de nous montrer une autre façon de voir le monde. Et je vois de nombreux parallèles entre ton art et ta vision du monde. Par exemple, l’anarchie.

Oui, sans Dieu ni lois. Pas de patron, pas d’État, j’ai toujours été comme ça. 

Nous disons «seulement la lutte populaire» parce que seul le peuple uni peut accomplir quelque chose. C’est notre combat. Les gens n’y croient pas beaucoup, ils disent «les politiciens vont nous sauver. Les lois vont aboutir». Mais cela n’est jamais arrivé, ni dans ton pays, ni dans mon pays. Partout, l’élite domine et fait ce qu’elle veut. Donc notre message sera toujours de s’unir. 

Nous croyons au progrès, mais d’une manière harmonieuse avec la terre mère, avec la solidarité, entre frères et sœurs.

🟡 Et ta décision de renoncer à la décoration de la maison de la culture, c’est aussi pour cette raison ?

Oui ! Dans la «Casa de la Cultura», il y a des gens qui sont apparemment des gens instruits. Mais je vois qu’ils ne sont pas pluriels ou plutôt qu’ils ne sont pas ouverts, ils ne s’occupent que d’un seul type de chose. C’est-à-dire la littérature, ce qui est considéré comme la culture, mais ils ne vont pas plus loin. La culture est plus large. La culture, c’est la nature, le marché, le paysan etc. 

Les gens qui sont là-bas sont généralement là pour un poste, ils ne bougent jamais. Ils restent assis et «qu’ils viennent à moi». Dans l’anarchie, on considère qu’il ne faut pas seulement laisser les gens venir, mais aussi aller chercher les talents, leur proposer des projets, les faire rêver, faire sortir l’art qu’ils ont en eux. Alors cherchons-les ! Il ne faut pas seulement les laisser venir. Il y a beaucoup de personnes qui ont du talent.

Je pense que les managers culturels devraient être comme ça, ils devraient bouger, ils devraient penser, ils devraient créer des choses comme ça. Mais à la “casa de la cultura”, s’ils n’ont pas d’argent, ils ne font rien. À l’inverse, dans la philosophie anarchiste, il est possible de faire des choses sans argent. 

C’est important de parler, de planifier. Mais je pense qu’on pourrait faire plus confiance à nos sens. Mes grands principes sont : la passion, l’enthousiasme et l’action. Ces 3 choses sont fondamentales.

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